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Entretien avec Dany Laferrière, propos recueillis par Françoise Rio
Pour les lecteurs de la NRP, une interview de Dany Laferrière

Publié le par La rédaction NRP

Entretien avec Dany Laferrière, propos recueillis par Françoise Rio
Entre son premier roman Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer (VLB Éditeur, 1985) et son récent Journal d’un écrivain en pyjama (Grasset, 2013), Dany Laferrière a écrit une vingtaine de romans et d’essais réunis sous le titre général Une autobiographie américaine. Né à Port-au-Prince en 1953, il a quitté Haïti pour Montréal en 1976, contraint d’échapper à la dictature de Duvalier. En 2013, il a été élu à l’Académie française, devenant ainsi le premier écrivain haïtien et québécois à siéger sous la Coupole. Parmi d’autres plaisirs, il cultive l’art de lire dans sa baignoire et d’écrire en pyjama.

De la baignoire à l’académie

Les références multiculturelles  qu’on entend dans plusieurs  titres de votre œuvre visent-elles à éviter toute étiquette  identitaire ?
Cela prend beaucoup de temps pour écrire un livre, encore plus pour en écrire vingt-cinq ; dans mon cas ce fut trente ans, alors il se passe toutes sortes de choses dans notre vie durant le processus d’un tel projet. J’ai écrit mon premier livre en toute naïveté. On a parlé de provocation à cause du titre, en fait je voulais m’amuser, voir si la littérature était réellement un espace de liberté. Je n’avais aucune conscience d’être un écrivain noir. Par contre, je savais que j’étais noir, comment l’ignorer quand on vit en Amérique du Nord ? Je commençais par un sujet que je connaissais.
Ce n’était pas un engagement politique. Je prenais « la question de couleur », comme on disait à l’époque, sous un angle pictu­ral, me prenant plus pour Matisse, que j’ai d’ailleurs évoqué dans ce premier livre, que pour Senghor ou même Baldwin. Plus tard, quand j’ai senti qu’on voulait m’enfermer dans le tunnel, j’ai écrit Je suis un écrivain japonais (Grasset, 2009) pour rappeler aux gens que la littérature nous permet préci­sément d’être qui on veut : un homme, une femme, un animal ou même un objet. Mais je n’ai pas fait que me battre pour un droit, j’ai écrit d’autres livres pour mon plaisir.

Votre expérience de l’exil a-t-elle déterminé votre vocation d’écrivain ?
J’étais journaliste à Port-au-Prince avant de partir pour Montréal. J’occupais mon temps à deux choses : lire et écrire. Je n’avais pas en tête à ce moment-là d’écrire des romans. Le roman se déroulait sous mes yeux et c’était la dictature. Les scènes d’horreur se succédaient. Mes amis étaient journalistes comme moi ou poètes, comé­diens. Nous étions un petit groupe qui brandissait l’arme lumineuse de la passion, comme dirait Césaire, face au dragon. C’est en arrivant à Montréal que, finalement au repos, j’ai commencé à penser à écrire un roman. Je l’ai fait parce que j’avais du temps, je n’étais plus dans la chaudière de Port-au-Prince où l’on se sentait constamment en danger, et aussi pour quitter l’usine qui m’abrutissait. En effet, j’ai démissionné de mon travail, me suis acheté une machine à écrire, la Remington 22, et me suis mis à écrire dans ma petite chambre. Montréal a accéléré le mouvement, mais même étant à Port-au-Prince j’aurais fini par écrire, comme l’ont fait beaucoup de mes amis qui n’ont pas quitté Haïti.

De Haïti à Montréal, en passant par Miami et Paris, entretenez-vous des liens avec des communautés d’écrivains ?
Je dirais comme Malraux « Je marche mais je marche seul ». J’ai toujours évité les groupes littéraires ou autres. Je ne crois pas qu’on ait besoin de faire partie d’un groupe littéraire pour devenir écrivain, même si chacun agit selon son inclination. Je ne fais lire mes manuscrits que par mon éditeur, et quand j’estime qu’ils sont terminés. Bien sûr que j’attends ses suggestions. Je sais qu’il y a des écrivains qui agissent autrement. Il n’y a pas une bonne manière de faire. Ce qu’il faut, c’est un bon livre au bout de la ligne. Je n’écris pas dans les cafés. Je lis dans la baignoire, quand j’en trouve dans un hôtel, et j’écris au lit. C’est une affaire intime. Par contre, j’ai beaucoup d’amis avec qui je discute souvent de littérature et j’adore les festivals littéraires, les rencontres dans les librairies et les salons du livre. L’écriture est une affaire privée ; être écrivain est une chose publique.

Quel est votre rapport aux langues françaises et créoles ?
Dès qu’on parle de langue, on est dans le flou total. Rien n’est précisé. Une charge de non-dits. Pourquoi, dès qu’il s’agit d’un écrivain du Sud (une façon de parler), la question de la langue liée à la colonisa­tion doit-elle faire surface ? J’ai écrit vingt-six livres en français, cela devrait clarifier amplement les choses. Mon rapport avec la langue française, c’est que j’écris en fran­çais. Et avec la langue créole, c’est que je vis dedans quand je suis en Haïti. La langue créole est, à mes yeux, beaucoup plus qu’une langue, c’est ma culture. La langue française me structure, et c’est aussi ma fenêtre sur le monde. Je remarque aussi que le débat sur la langue n’intéresse pas les gens dont la vie quotidienne est si dure qu’ils doivent lutter pour leur survie. Ils ne se demandent même pas s’ils parlent une langue, ils sont toujours dans les rues à « chercher la vie », comme disait ma grand-mère. Et pourtant ce sont eux qui font vivre les langues. Ils ne savent pas qu’ils apportent de l’oxygène à la littérature, car quand ils n’y sont pas, le roman perd de son souffle et devient théorique, comme s’il n’avait plus de vie. Ils ne parlent pas une langue ou une autre, ils parlent tout sim­plement. Je voudrais qu’on parle dans mes livres, comme je voudrais être un écrivain et non un écrivain noir, ou haïtien ou québécois. Est-ce possible ? J’y crois de moins en moins.

De L’Odeur du café au Goût des jeunes filles, du Charme des après-midi sans fin à L’Art presque perdu de ne rien faire, quel art d’écrire ou de vivre revendiquez-vous ?
On pourrait ajouter aussi ce titre Journal d’un écrivain en pyjama, et enfin Chronique de la dérive douce pour que le lecteur sache définitivement à qui il a affaire. Je ne fais nullement l’éloge d’un art de la paresse. Je prétends simplement qu’il y a diverses manières de travailler. Et que celle que je privilégie est la lenteur, tout nous permet d’observer le paysage qu’on traverse. Visi­blement nous allons trop vite vers le mur. C’est bête à mourir. Nous sortons dans la rue chaque matin déjà fatigués, on ne doit pas s’étonner alors de tous les accidents pos­sibles qu’entraîne un tel état. Nous sommes de moins en moins courtois avec ce corps qui porte nos idées, nos sensations, nos sentiments, nos projets, son propre poids jusqu’à épuisement. N’y a-t-il pas une autre manière de vivre ? De concevoir ce monde ? Héraclite affirmait que « L’homme qui dort construit l’univers » et ce n’est pas une vieille blague grecque, c’est la stricte vérité. Nous avons tous expérimenté ce fait : on a un pro­blème insoluble, on va dormir et le lende­main la solution nous saute aux yeux. Nous sommes trop fatigués pour trouver des solutions étonnantes, originales. Et plus gra­vement nous sommes dirigés par des gens encore plus fatigués que nous. Une bonne sieste pour la planète changerait le monde plus sûrement qu’une nouvelle idéologie.

Votre élection au rang d’immortel a-t-elle changé votre vie d’écrivain ?
Je ne trouve pas que j’ai beaucoup changé. La vie autour de moi a changé. Les gens me regardent autrement, pas mes amis heureusement. Ne serait-ce que le mot « immortel » qui me colle à la peau alors que je ne me sens ni plus ni moins en forme qu’avant. J’ai beau expliquer que ce mot s’adresse à la langue française et non à l’Académicien dont le titre ne lui ajoutera pas un jour de plus, on continue à me faire porter la charge des siècles et la sagesse éternelle. Heureusement que les enfants ne sont pas dupes. Ils me regardent toujours, dans le métro, avec la curiosité d’un entomologiste qui découvre un insecte. J’ai croisé dernière­ment un enfant de deux ans, et il y avait une telle énergie dans ce petit paquet de chair, d’os et de nerfs que je me suis dit que c’est à lui que devrait revenir le titre d’immortel. Et de sage car après m’avoir bien observé il est passé à autre chose. Curiosité insatiable. On ne peut l’enfermer dans une boîte car il s’intéresse à tout. Les questions de race, de classe, de sexe, de genre et de religion le laissent absolument froid. Il ne s’intéresse ni à la peinture, ni à la musique, ni à la littérature, étant lui-même tout cela. Il est simplement là. Je l’ai quitté en murmurant : « Adieu, maître ».

Que représente Legba, ce dieu du panthéon vaudou sur la poignée de votre épée d’Académicien ?
C’est le dieu des carrefours, des croi­sements et des frontières qu’il nous aide à traverser. Il garde la barrière qui permet de passer du monde visible au monde invisible, et vice-versa. C’est donc, à mes yeux, le dieu des écrivains.

Publié le par La rédaction NRP
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