Pour écrire de l’autobiographie, rencontre avec Philippe Lejeune

Publié le par La rédaction NRP

Propos recueillis par Claire Beilin-Bourgeois

Philippe Lejeune DR/Philippe Lejeune

Philippe Lejeune DR/Philippe Lejeune

Après avoir posé les jalons de l’écriture autobiographique dans le désormais « classique » Pacte autobiographique, paru au Seuil en 1975, Philippe Lejeune s’est interrogé sur la pratique de l’autobiographie en dehors du champ de la littérature. En créant l’APA (Association pour l’autobiographie et le patrimoine autobiographique), il s’est intéressé aux autobiographies ordinaires, dont l’association recueille et lit les textes. Professeur, il a choisi de ne pas se cantonner à l’étude des œuvres patrimoniales pour tenter l’expérience, souvent délicate, de l’écriture de soi dans un cadre scolaire. Pour lui, c’est un défi qu’on peut relever, à condition de trouver un mode opératoire pertinent.

Des cours d’écriture autobiographique

« J’ai fait l’expérience directe de la provocation autobiographique en milieu scolaire. Il y a deux principes essentiels. Le premier est de savoir si les élèves sont là volontairement. C’est un peu difficile de répondre à cette question dans le secondaire. Mais j’ai mené cette expérience en faculté, où c’est différent, car un étudiant qui suit un enseignement en autobiographie l’a vraiment choisi. Le second principe est de ne pas faire écrire en classe : je donne des consignes d’écriture, et les élèves rendent leur texte la semaine d’après, selon une série d’indications. J’avais toujours des petits groupes de dix à quinze étudiants pendant six ou sept semaines. Je donne alors une première consigne : aller dans la cabine d’un photomaton et raconter ce qui se passe. Cette consigne a toujours eu beaucoup de succès parce qu’elle pouvait se lire avec une certaine distance, de manière ludique. Les copies sont ramassées la semaine suivante, sans que les élèves aient l’obligation de rendre quelque chose. Bien entendu, il n’y a pas de note. L’étudiant doit avoir la liberté totale de ne pas faire. Pour l’étudiant ou pour l’élève, c’est une chance qui lui est donnée d’être écouté, mais il doit conserver la liberté de rester à l’écart. Une seconde consigne peut alors être donnée : qu’évoque pour vous votre nom ? Quand je proposais cette consigne, je payais de ma personne en écrivant au tableau PHILIPPE LEJEUNE et en commentant. Sur cette consigne, vous prenez un risque. On va attendre de vous beaucoup plus que vous ne pouvez donner. Un tel sujet peut être le lieu de transferts puissants, avec le risque de déclencher des confidences ou des appels au secours face auxquels vous serez impuissant. Il faut donc être très prudent. Les textes sont ramassés la semaine suivante. Ils sont alors lus mais pas corrigés : j’écrivais seulement ma réaction et un mot de commentaire. La troisième semaine, je présentais une analyse de l’ensemble des productions, une sorte de compte rendu sous la forme d’une fresque, sans dire de qui cela venait. Il m’arrivait alors aussi de lire certains passages particulièrement beaux. Je ne rendais pas les textes en classe : les étudiants venaient chacun dans mon bureau pour les récupérer, un peu comme au confessionnal. Selon les années, les sujets pouvaient varier. Une année, j’ai choisi :  »racontez un tournant de votre vie ». Sur ce sujet, j’ai lu des textes extrêmement impressionnants, et j’ai eu le sentiment d’avoir commis une imprudence. Il en est résulté des relations parfois compliquées avec des étudiants, avec le danger, toujours, d’établir une relation plus personnelle. Le grand problème reste de trouver la distance qui convient. À cela, il y a la solution d’être plusieurs adultes, puisque ce « groupe » éloigne les problèmes de transferts. On peut aussi échanger, prendre la mesure des choses. Constituer une équipe d’enseignants rend la situation plus confortable. Les dernières années, j’ai partagé cet enseignement avec Françoise Simonet-Tenant et on était plus libres. »

L’APA : l’Association pour l’autobiographie et le patrimoine autobiographique

« En 1992, nous avons fondé l’association APA avec des amis. L’idée générale était d’assurer un accueil et une survie à tous les textes autobiographiques de gens inconnus. Ces textes peuvent être un épisode ou le bilan d’une vie. La question était de savoir ce qu’allaient devenir tous ces textes. Leurs auteurs se demandent s’ils peuvent intéresser quelqu’un d’autre et leur survivre. L’association leur offre une réponse, un retour de communication d’un être humain, lecteur sympathisant et inconnu. On peut bien sûr déposer des textes en demandant qu’ils ne soient pas lus avant un certain nombre d’années, mais c’est plutôt rare. Les textes sont lus au sein de groupes de lecture, et un retour est envoyé sous la forme d’un compte rendu de lecture. Les textes ne sont pas publiés mais les comptes rendus le sont, les rendant accessibles à la consultation des chercheurs (historiens, sociologues).

Les groupes, composés en majorité de professeurs, de femmes et de retraités, fonctionnent par cooptation. Il est indispensable de renoncer à tout jugement négatif. Cela exige une certaine hauteur de vue car il faut tout accepter. Ce serait une tâche impossible pour un individu isolé, alors que dans le groupe on trouve toujours quelqu’un pour lire. Les textes sont tous conservés à la médiathèque d’Ambérieu-en-Bugey, qui a mis sa salle de lecture et ses rayonnages à la disposition de l’APA qui dispose désormais de plus de trois mille textes, dont la longueur peut aller de dix feuilles à soixante cahiers. Cela fait entre 250 et 300 mètres linéaires d’archives. Un de ces textes est assez emblématique : il s’agit du journal d’Ariane Grimm, née en 1967 et morte en 1985 dans un accident de moto. À sa mort, sa mère, Gisèle, a publié les derniers de ses journaux sous le titre La Flambe ; je suis entré en contact avec elle. Nous avons alors réalisé un film dont je me suis servi plusieurs fois pour des interventions avec des adolescents. Gisèle Grimm a légué à l’APA tous les journaux de sa fille, qui se comportait déjà elle-même comme une archiviste, répertoriant tout ce qu’elle composait : récits, contes, bandes dessinées… Cette publication a soulevé de nombreux débats : la démarche n’était-elle pas impudique ? Ariane aurait-elle été d’accord ? Le journal a aussi donné lieu à un spectacle dans lequel quatre adolescentes se partageaient le rôle d’Ariane.

À côté de ces tâches de conservation et de lecture, l’association peut avoir des activités diverses. Par exemple, une collaboration est née entre l’APA et l’académie d’Aix-Marseille.

Est alors venue l’idée de faire travailler des classes sur le thème de l’exil, proposé cette année-là à des adhérents lors d’un weekend de rencontre. Dans cette région qui est une terre de migrations, plusieurs classes ont participé au projet et sont venues nous montrer leurs productions. L’expérience, pilotée par Françoise Lott, s’est prolongée et a duré treize ans, prenant de plus en plus d’ampleur. Nous avons organisé des ateliers d’écriture pour les professeurs, qui bénéficiaient de l’aide d’un plasticien ou d’un comédien pour mettre en valeur le travail de leurs élèves. Cela a fini par concerner une vingtaine d’établissements et s’est achevé par une rencontre à Aix à la bibliothèque Méjanes. Toute la journée, suivant une forme de rituel, se succédaient des groupes, du CM2 au lycée professionnel, avec à la fin

un temps de discussion et de réflexion. Le contenu de ces rencontres était ensuite publié dans un petit cahier. Nous avons arrêté l’année dernière, mais espérons que le relais sera pris ailleurs. Depuis quelques années, l’arrivée du numérique a modifié notre fonctionnement. En effet, on ne le sait pas toujours, mais la BNF conserve tous les textes numériques mis en ligne sur Internet. Deux fois par an, elle fait une saisie brute de tout ce qui est écrit en langue française, et édite un choix consultable sur les ordinateurs de la BNF. L’APA participe à cette sélection. »

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2 réponses à Pour écrire de l’autobiographie, rencontre avec Philippe Lejeune

  1. Les écrits et les dessins représentent 250 et 300 mètres linéaires d’archives! Situés tout en haut de la Médiathèque d’Ambérieu-en-Bugey, espérons que cela ne découragera pas les chercheurs curieux de voir et surtout d’ouvrir les cartons contenant tout ce que cette jeune diariste, passionnée d’écriture – qui était pour elle un moyen de survivre à son état de « détresse » dont parle Philippe Lejeune après avoir lu l’intégralité des dix-sept cahiers : « La voix d’Ariane est bouleversante par la solitude qu’elle suppose, dans laquelle elle résonne et vibre. »

  2. Gisèle Grimm dit :

    Philippe Lejeune a suscité une réelle curiosité des écrits (bandes dessinés, récits de toute sorte, journal, etc) d’Ariane Grimm. Récemment (novembre 2016), une étudiante, Noémie Cadet ,est allée visiter les archives de l’APA à La Grenette à Ambérieu et consulter notamment le Journal d’Ariane Grimm afin de faire un mémoire de recherche sur le journal personnel: Écrits ordinaires singuliers. Façons de (se) dire Façons de (se) voir Façons de faire.
    Mémoire de recherche sous la direction de Vaïana Le Coustumer, Vincent Rossin et Bertrand Vieillard. DSAA Design Produit, École Boulle, Paris 2016. Pour lire le mémoire:
    http://autobiographie.sitapa.org/IMG/pdf/memoire_2016_cadet_noemie_boulle_dsaa_dp.pdf

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