Marivaux, Musset, comédies en un acte

Publié le par la redaction nrp

Entretien avec Frédérique Plain. Assistante à la mise en scène et à la dramaturgie pour Les Acteurs de bonne foi de Marivaux, elle met en scène deux comédies proverbes de Musset.

Gaëlle Bebin – Comment avez-vous travaillé sur Les Acteurs de bonne foi ?
Frédérique Plain – Nous sommes une équipe de mise en scène autour de Jean-Pierre Vincent, et nous travaillons ensemble depuis des années. Ce n’est pas une troupe, puisque les acteurs changent à chaque spectacle, mais ce sont toujours les mêmes personnes à la dramaturgie, la scénographie, les costumes et la lumière. Je participe à tout le travail depuis le début, la réflexion sur le texte, la discussion sur les maquettes du décor, les remarques sur le jeu des acteurs en répétition…

G. B. – Vous êtes-vous inspirés d’autres mises en scène, comme celle de Jacques Lassalle ?

Photographie de la mise en scène des Acteurs de bonne foi par Jacques Lassalle en 1987 à Avignon

F. P. – Oui, pour le jeu un peu érotique entre Madame Amelin, Eraste et Araminte dans la paille. Nous avons également regardé le dvd de la mise en scène de Jean-Luc Boutté à la Comédie française en 1978. Là, le parti pris est radical : en dehors de Merlin, aucun des personnages ne joue un rôle. Araminte croit donc réellement qu’elle va pouvoir épouser Eraste. Cela finit quasiment en tragédie ! Notre choix a été de conserver l’ambiguïté entre les moments où les personnages sont conscients de jouer et les moments où ils sont de bonne foi, mais nous avons gardé une idée de ce travail : le rire de Madame Amelin, lorsque sa supercherie est découverte à la fin. Le personnage de Madame Argante est également traité chez Jean-Luc Boutté de manière très différente : elle a peu d’autorité et apparaît comme écrasée socialement par la dame de Paris. Ce serait intéressant de montrer aux élèves la fin de cette mise en scène filmée, comme élément de comparaison avec notre travail.

G. B. – On trouve dans la mise en scène de Jean-Pierre Vincent une inspiration picturale, notamment pour Merlin, dont le costume et les gestes sont inspirés de L’Indifférent de Watteau.
F. P.
– Oui. Watteau et Marivaux sont contemporains, et le peintre avait chez lui toute une collection de costumes de théâtre et en habillait n’importe qui pour faire son portrait. Or, c’est un peu ce que fait Merlin : il prend des gens qui ne sont absolument pas des acteurs, comme lui-même, Colette et Blaise, pour les faire jouer. L’Indifférent est présent aussi dans le décor : la grande main peinte est celle du tableau. C’est comme si, pour habiller un peu cette grange qui allait servir de théâtre, les personnages étaient allés chercher une vieille toile peinte. On nous dit souvent que cette main semble tenir un fil invisible qui agite les personnages comme des marionnettes.

G. B. – Des textes ont été ajoutés à la pièce : la première scène est empruntée à L’Epreuve, une autre pièce de Marivaux, et un dialogue est nourri du débat de l’époque entre Rousseau et d’Alembert, sur le théâtre et la société…
F. P.
– Pour la première scène, il s’agissait d’ajouter un petit prologue pour montrer qu’il s’agit bien d’un mariage d’amour entre Angélique et Eraste, dont l’annulation représente de ce fait un véritable drame. L’idée d’ajouter des éléments tirés de la controverse entre Rousseau et d’Alembert vient du fait que Jean-Pierre Vincent est très attaché à l’utilité sociale et politique du théâtre, depuis toujours. Il ne monte jamais un texte sans penser aux échos qu’il peut avoir aujourd’hui, à ce qu’il faut changer. Or ce débat donne à réfléchir sur les politiques publiques concernant la culture. Même si Marivaux n’a pas écrit de texte théorique sur l’utilité du théâtre pour la société, son théâtre en parle, il traite la question dramatiquement. A travers deux expériences successives, la première imposée à Blaise, Lisette et Colette, qui doivent jouer une situation inverse à leur vie puisque les couples sont échangés, et la deuxième infligée à Madame Argante, Eraste et Angélique, le public est amené à voir le trouble que cela provoque, ce que cela révèle des rapports humains. Dans Les Acteurs de bonne foi Marivaux montre que l’artifice du théâtre permet de révéler le réel, que le faux fait connaître le vrai.

G. B. – Pourquoi avoir choisi de monter ensemble Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée et On ne saurait penser à tout ?
F. P.
– Ces deux pièces sont deux aspects de Musset. L’une est sérieuse, se passe en hiver à Paris, l’autre est une espèce de farce, un véritable délire, à la campagne en été. Ce qui est particulièrement moderne dans les deux, c’est l’égalité entre hommes et femmes. Ses personnages féminins sont des veuves indépendantes, qui peuvent choisir de se remarier ou non. Alors que Marivaux s’intéresse souvent à la question sociale (aimer quelqu’un qui n’est pas de sa condition pose un problème), chez Musset, les personnages s’empêchent de s’aimer eux-mêmes et aucune raison extérieure n’est un obstacle. C’est de leur propre désordre intérieur que naissent les empêchements à construire une vie ensemble. Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée est une conversation en temps réel, révolutionnaire à l’époque. Le Comte et la Marquise sont à la fois très libres – elle est chez elle et il vient souvent la voir – et en même temps très gênés par le langage. C’est cette tension-là qui m’intéresse. Comment dire l’amour ? Elle refuse qu’on lui en parle et qu’on lui fasse la cour. Elle est entièrement du côté de l’action, elle veut des faits : l’amour c’est le mariage. Alors que lui s’efforce uniquement d’exprimer ce qu’il ressent pour elle, en dépit des stéréotypes inévitables. Ils ne sont pas dans le même débat. Moins connue, On ne saurait penser à tout se passe également en temps réel, et c’est aussi le langage qui crée la situation. Un mot peut provoquer une catastrophe ; chacun ne cesse de se vexer de ce que dit l’autre. On retrouve aussi une grande liberté chez les deux jeunes gens, et un conflit de générations avec le vieux Baron, caricatural avec son souci des formes, des règles, de la ponctualité.

Araminte, Eraste et Madame Amelin dans la mise en scène des Acteurs de bonne foi de Jean-Pierre Vincent

G. B. – Quels sont vos choix de mise en scène ?
F. P.
– Si Marivaux a été débarrassé du marivaudage, on ne peut pas en dire autant de Musset. Je voudrais montrer au public ces comédies proverbes comme elles n’ont jamais été vues. Il faut commencer par jouer le texte au premier degré, en évitant de plaquer une vision du personnage tel qu’on se l’imagine. Il faut une grande écoute et une grande simplicité dans l’échange, comme une conversation quotidienne, ce qui est évidemment très difficile pour un acteur. L’action se passant au moment où Musset écrivait, les costumes seront contemporains, de notre époque. Le décor est une boîte à jouer, un salon, le même pour les deux comédies. Je suis assez d’accord avec Théophile Gautier, qui disait que toutes ces pièces pouvaient être jouées entre une tasse de thé et un piano. L’univers sonore et la lumière seront particulièrement travaillés pour rendre les deux atmosphères différentes dans le même espace

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