Le retour de la dictée

Publié le par La rédaction NRP

Par Antony Soron, ESPE Sorbonne Université

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Combien d’exercices scolaires ont reçu les honneurs de la littérature ? On pense bien entendu à la rédaction décrite par Nathalie Sarraute dans Enfance ou encore à la récitation rapportée par André Gide dans Si le grain se meurt. Mais comment oublier aussi la fameuse dictée de Topaze dont Marcel Pagnol rend compte dans sa pièce éponyme : Topaze, il dicte en se promenant. – Des moutons… Des moutons… étaient en sûreté… dans un parc ; dans un parc. (Il se penche sur l’épaule de l’Élève et reprend.) Des moutons… moutonss… (L’Élève le regarde ahuri.) Voyons, mon enfant, faites un effort. Je dis moutonsse. Étaient (Il reprend avec finesse.) étai-eunnt. C’est-à-dire qu’il n’y avait pas qu’un moutonne. Il y avait plusieurs moutonsse.

La charge symbolique de la dictée
Dans les souvenirs d’école, il y a nécessairement l’épisode de la dictée, comme s’il s’agissait sinon de « la » scène scolaire primordiale, au moins d’une des plus mémorables par son caractère tout à la fois sérieux et potentiellement dramatique. Gustave Flaubert a beau dire dans son Dictionnaire des idées reçues, que « [l’orthographe] [n]’est pas nécessaire quand on a du style », il n’en reste pas moins que dans les faits de classe, le temps de passation d’une dictée reste un moment très particulier. Il faut dire que la tradition scolaire française a longtemps attribué à cet exercice un grand nombre de vertus. Appelant la concentration, la mémorisation, la connaissance tout en présupposant une qualité parfaite sur le plan graphique, la dictée ne correspond en rien à une banale activité de répétiteur. Ainsi, des premières dictées que prisait l’Impératrice Eugénie aux si populaires dictées de Bernard Pivot, l’exercice a conservé une forme d’aura dont on ressent encore les effets quand on en propose une à des élèves. Manifestation d’une forme d’excellence pour les élèves les plus compétents en matière orthographique, la dictée demeure pour des élèves plus fragiles sur ce plan, plus qu’un pensum, une véritable épreuve. Le fameux « 0 » en dictée a de fait eu longtemps une terrible résonnance pour ceux qui en voyaient leur copie le plus souvent affublé. Dans leur conscience d’élève en équilibre instable, ce « 0 » ne signifiait-il pas par extension, « je suis nul en français » ?

La dictée comme le phénix…
La pratique pédagogique a évidemment ses marottes en fonction des époques et des modes. Aussi, faut-il quand même le préciser, l’importance des dictées en classe, notamment au collège, a connu des périodes creuses. Du « tout pour la dictée », on est passé à une forme de « haro sur la dictée ». Il n’est ainsi pas rare du tout que des élèves de collège ayant pourtant pour entre autres finalités au brevet de passer l’épreuve de la dictée n’en effectuent qu’un nombre infinitésimal au cours de leurs quatre années. D’où le saisissant paradoxe observable à la dernière session du brevet des collèges. Extrait du roman de Marcel Aymé, Uranus, le texte de référence de la dictée n’était pas de la première facilité. Que l’on en juge après une rapide relecture de l’extrait :
« Le collège de Blémont étant détruit, la municipalité avait réquisitionné certains cafés pour les mettre à la disposition des élèves, le matin de huit à onze heures et l’après-midi de deux à quatre. Pour les cafetiers, ce n’étaient que des heures creuses et leurs affaires n’en souffraient pas. Néanmoins, Léopold avait vu d’un très mauvais œil qu’on disposât ainsi de son établissement et la place Saint-Euloge avait alors retenti du tonnerre de ses imprécations. Le jour où pour la première fois les élèves étaient venus s’asseoir au café du Progrès, il n’avait pas bougé de son zinc, le regard soupçonneux, et affectant de croire qu’on en voulait à ses bouteilles. Mais sa curiosité, trompant sa rancune, s’était rapidement éveillée et Léopold était devenu le plus attentif des élèves.»
Pourquoi tant de « nn », « soupçonneux » « réquisitionné[s] » ? Jeu de mots mis à part, on conviendra de la difficulté intrinsèque du texte donné. Et l’on sera à même alors de se dire que quelque chose de traditionnel reste attaché à l’exercice : il doit être issu d’une œuvre littéraire de langue française patrimoniale. En ce sens, les concepteurs du sujet de français, ou si l’on préfère les sélecteurs du texte de la dictée, ne semblent pas déroger à une ligne historique, comme si cette dictée constituait rien moins qu’un vivant pilier de l’éducation à la française… Et qu’importe finalement qu’elle ne rapporte que peu de points. L’essentiel est ailleurs : il tient à la symbolique et à la tradition a fortiori dans un contexte où le Ministère s’applique à revivifier les points d’ancrage éducatifs bien installés dans la conscience collective hexagonale : redoublement, devoirs à la maison et donc, dictées.

Revenir à la pratique concrète
Tout cela étant mis en perspective, il convient tout de même de dire et redire que l’activité scolaire relevant de la dictée n’est en rien nuisible si elle est bien contractualisée avec les élèves. Posons d’abord un argument favorable même s’il peut apparaître au premier abord comme artificiel : la dictée permet le retour au silence ! C’est d’ailleurs ce que fait remarquer Laurent Torres dans son autofiction, Sortie de classes (Albin Michel, 2016) : « La dictée est un exercice apaisant pour un professeur de français. Pendant quelques minutes, j’obtiens un peu de calme et tous les élèves écrivent » (54). Le problème, on l’aura compris, n’est donc pas de proposer des dictées aux élèves mais de savoir pourquoi et comment on le fait. À ce titre, les travaux de Danièle Cogis notamment mettent en perspective la nécessité de sortir d’une vision totalitaire de la dictée. Au lieu de représenter uniquement une forme d’évaluation factice impliquant naturellement une logique de discrimination, la dictée doit redevenir une activité scolaire inscrite dans un processus d’apprentissage. En conséquence, le premier élément terminologique de reconsidération de « la » dictée serait de généraliser la mise au pluriel du mot ! Car, les pratiques heureusement observées dans certaines classes, notamment à l’école élémentaire, mettent en perspective la diversité des dictées données : dictée négociée et/ou dialoguée ou encore dictée du jour pour n’en rester qu’à quelques exemples. De ce point de vue, les chercheurs, dont Danièle Manesse et Catherine Brissaud, observent dans les classes un spectre très large de conception de la dictée. En ce qui concerne spécifiquement le collège, la bonne piste consisterait sans doute, outre à renouveler les pratiques en fonction des apports de la recherche, à accepter les propositions souvent très fructueuses des collègues du premier degré. Les dictées doivent s’inscrire dans des pratiques rituelles et n’ont d’intérêt que si elles permettent non pas de stigmatiser des fautes mais de réfléchir aux causes des erreurs commises.

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