Interview de Jérôme Leroy pour son livre « Norlande »

Publié le par La rédaction NRP

Par Claire Beilin-Bourgeois

norlandeLauréat du Prix NRP 2013-2014, Jérôme Leroy n’écrit pas seulement pour la jeunesse. Dans ses romans, qui doivent beaucoup au roman noir, il aborde des sujets politiques. Dans Norlande chez Syros, un pays imaginaire, on reconnaît à travers les lettres de Clara à son amie française celles d’une survivante de la tuerie d’Utoya.

Claire Beilin-Bourgeois. – Comment ce projet de roman est-il né ?
Jérôme Leroy. – La tuerie perpétrée par Breivik, en juillet 2011, m’a touché pour des raisons presque personnelles. Les victimes de ce tueur étaient des jeunes gens, très jeunes même, qui s’étaient engagés politiquement dans un combat pour l’émancipation et le vouloir vivre-ensemble. J’en connais un certain nombre dans mon entourage et j’ai pensé à eux. Je me suis aussi revu à leur âge. Il me semble aussi que cet événement marque une date décisive en Europe. Un tueur, conditionné par une idéologie xénophobe qui envahit le Net depuis quelques années en se nourrissant de la crise économique, est passé à l’acte. Et il n’a marqué aucun regret, persuadé d’être un des premiers combattants d’une guerre raciale. Il faut prendre ce qui s’est passé ce jour-là très au sérieux, comme un avertissement effrayant : nous devons de toute urgence refondre une société plus juste, plus égalitaire qui n’ira pas chercher des boucs émissaires chez les plus faibles, les immigrés, les Roms, etc…

C. B.-B. – Pourquoi avez-vous choisi de situer l’événement clé du roman, à savoir la tragédie d’Utoya, dans un espace imaginaire ?
J.-L. – Je parlerais plutôt d’un espace parallèle que d’un espace imaginaire. La Norlande résume tout ce qui me séduit dans les sociétés scandinaves et j’ai réuni dans un seul pays les caractéristiques de la Norvège, de la Suède, du Danemark afin de montrer le monde d’avant Breivik comme une utopie possible, une utopie concrète. Malgré leurs défauts, les sociétés nordiques ont quand même été, longtemps, des sociétés ouvertes où l’autre n’est pas vu a priori comme un concurrent mais comme un partenaire, où l’on préfère la coopération à la compétition, où l’on s’efforce de réduire les inégalités pour que tous aient l’impression de vivre, à peu près, dans la même société sans se sentir exclu.

C. B.-B. – En mêlant des personnages réels et des personnages fictifs de manière assez troublante, quel effet recherchez-vous ?
J.-L. – Je pense que vous donnez la définition même du roman, ou en tout cas de ce que j’aime dans le roman. Je n’arrive pas, en tant que lecteur, à adhérer à un univers qui ne me renvoie pas, d’une certaine manière, au monde dans lequel je vis. On peut appeler ça le réalisme, si vous voulez. Sinon, j’ai une impression de gratuité, je n’y crois pas. Et j’ai besoin d’y croire, même dans une fiction.

C. B.-B. – Qu’avez-vous gardé, dans ce roman-là, de la forme du roman policier ?
J.-L. – En règle générale, je préfère le terme de roman noir à roman policier. Le roman noir est un roman de la critique sociale qui prend en compte les contradictions parfois violentes de nos sociétés. C’est un roman qui aborde de front la violence, qui ressemble d’ailleurs à la tragédie, au sens classique du terme. Il y a souvent une enquête, ou une quête, dans le roman noir comme dans le roman policier, mais cette enquête n’a pas forcément besoin d’aboutir ou de ramener un ordre rassurant. Dans Norlande, l’enquête, c’est Clara qui la mène, sur ellemême et sur la Norlande. Elle recherche des réponses, et d’une certaine manière, elle y réussit en parvenant à dire le nom du tueur et à lui faire baisser les yeux. Et même si elle ne peut évidemment pas effacer ce qui s’est passé, c’est une victoire.

C. B.-B. – Vous avez publié en 2011 Le Bloc, dans lequel vous évoquez, comme dans Norlande, l’évolution en Europe des partis nationalistes : quel peut être aujourd’hui, le rôle, ou l’influence, de ces textes engagés ?
J.-L. – Il ne faut pas surestimer le pouvoir des livres, du roman. Mais il ne faut pas non plus le sous-estimer. Un roman engagé, ou même qui expose simplement des problématiques de notre temps, peut aider à des prises de conscience, à pousser une réflexion.

C. B.-B. – Dans vos choix de lectures, accordez- vous une importance particulière à la dimension politique d’une œuvre ?
J.-L. – Disons que la dimension sociale, politique, et même historique, me semble importante. J’aime les écrivains qui ont rendu compte de leur temps, des enjeux de leur époque. Je pense même que c’est ce qui assure leur postérité.Mais la dimension politique, je la prends au sens large. Il y a une dimension éminemment politique chez Rimbaud, par exemple, que je cite en exergue de Norlande.

C. B.-B. – Abordez-vous l’écriture d’un roman pour la jeunesse de la même manière que celle d’un roman destiné à un public plus large ?
J.-L. – À peu de choses près, oui. C’est même la philosophie des collections Souris noire et Rat noir. On traite des « problèmes d’adultes » en prenant le point de vue de l’adolescent ou de l’enfant qui est souvent oublié dans l’histoire.

C. B.-B. – Le personnage d’Émilie relie Norlande à un précédent roman pour la jeunesse, La Grande Môme : pensez-vous ajouter un autre volume à cette série ?
J.-L. – Sans doute. J’ai envie de créer un univers romanesque cohérent avec des personnagesqui vivent dans le même univers et ont donc pu se croiser.

Article paru précédemment dans la NRP collège de janvier 2014

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