Entretien avec Mauricio Rosencof

Publié le par la redaction nrp

Mauricio Rosencof

 

Dans le numéro de mars dont le thème est « Littérature et témoignage », un extrait du récit de Mauricio Rosencof,  Les  Lettres qui ne sont jamais arrivées  a été étudié avec un groupement de lettres « classiques » (Mme de Sévigné, Racine, Comtesse de Ségur). Nous avons pu prolonger cette brève étude par un entretien avec l’auteur lui-même qui a répondu à nos questions, depuis l’Uruguay où il vit.
 

Traduit de l’espagnol par Philippe Poncet.

NRP : Quel a été le point de départ de votre récit ? Avez-vous d’abord pensé à écrire sur votre enfance, « Jours de quartier, jours de guerre », ou d’abord sur votre expérience carcérale avec « La lettre » ? Comment les deux se sont rencontrés et noués ?

Mauricio Rosencof : L’idée a surgi en prison. J’étais prisonnier sous terre, coupé du monde, sans aucun contact avec quiconque, ni même avec le monde extérieur. Puis voilà qu’un jour, un miracle se produit : on me remet une lettre. C’est une lettre de ma fille, c’est encore une enfant et elle m’a écrit quatre lignes, les deux lignes suivantes ont été censurées. Cette feuille de papier a illuminé mon cachot. Je dansais, je vibrais, je volais entre les murs pour atterrir ensuite  avec mes épaules. Quelle chose singulière. Assez rapidement, le choc produit par cette lettre m’a remis en mémoire un personnage fondamental de mon enfance : le facteur. Tout gosse, j’habitais un quartier modeste et à chaque passage du facteur, mes parents – des immigrants juifs polonais – invitaient ce dernier à venir prendre un petit verre d’eau-de-vie. Mon père rangeait la lettre, parce que cette lettre serait lue le dimanche, lorsque nous serions tous réunis autour d’une même table. Cette lettre parlerait de mes grands-parents, de mes oncles, d’un petit village de Pologne, de fiançailles et de naissances. De décès aussi. Puis un jour le facteur n’est plus venu chez nous, il passait son chemin, loin de la maison. La guerre avait commencé. Alors, le dimanche, on relisait d’anciennes lettres. Les lettres que mon père attendait ne sont jamais arrivées. Ce que j’ai essayé d’imaginer dans ce récit, ce sont ces lettres qu’espérait mon père – jamais arrivées, sans doute jamais écrites –, qui racontent, progressivement, l’occupation nazie, les camps, les révoltes.

NRP : Ce texte a été écrit, sans doute, après vos années de prison en Uruguay. Quel est le rôle de l’écriture dans le souvenir ? Que diriez-vous de la nature de ce « témoignage » ? Et comment avez-vous « vécu » ce moment d’écriture ?

M. R. : Les lettres signifient ce qui est écrit dans l’une d’entre elles, que l’on est soi et aussi tous les autres. Un homme n’incarne pas uniquement ce qu’il est dans sa chair et son esprit. Il incarne aussi ses parents, ses enfants, ses amis, son village et son chien.

NRP : Vous aimez travailler une sorte de « suspense », ne pas appuyer certains moments pourtant clés des histoires qui s’entremêlent. Ainsi, on ne saura pas quelle est la lettre donnée un jour, malgré tout, par le facteur à « don Isaac ». Est-ce l’ensemble des lettres qui ne sont pas arrivées dans l’enfance et reprise dans la première partie du texte, ou bien est-ce une sorte d’anticipation de la lettre « mentale » écrite par le narrateur plus tard ?

M. R. : L’Histoire d’un peuple est sa mémoire. Mon récit relate l’histoire d’un peuple, l’histoire d’un homme, le narrateur, à travers lequel convergent deux histoires. Celle de la guerre en Europe et celle d’un combat dans une prison, en Uruguay. Lorsque j’ai été libéré, après 13 années passées enfermé sous terre, cette histoire me trottait dans la tête. Écrire ce texte, cela voulait dire témoigner de tous les avatars endurés par ma famille, par mes camarades et moi-même.

NRP : Pensez-vous que la littérature a un rôle à jouer dans l’histoire et la société ?

M. R. La littérature d’une nation fait partie intégrante de son histoire. Aucune nation d’aucune sorte ne saurait être comprise sans devoir en référer à sa littérature, parce qu’elle parle des sentiments, des passions, de la vie de tous les jours.

NRP : Y a-t-il un autre de vos livres qui va prochainement être publié en France ?

M. R. : Après avoir traduit en français Les Lettres qui ne sont jamais arrivées, Philippe Poncet vient d’achever la traduction de ”El Bataraz”[à paraître aux éditions Folies d’encre en octobre 2011], un récit sur les péripéties subies par un narrateur identique à celui des Lettres, emprisonné dans un cachot.

Nuages de tags

Publié le par la redaction nrp

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>