Les mythes et les monstres de Jacques Cassabois

Publié le par La rédaction NRP


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Propos recueillis par Claire Beilin-Bourgeois

Depuis qu’il est écrivain, Jacques Cassabois traduit la matière de mythes universels dans des romans très personnels. Après L’Épopée de Gilgamesh et Tristan et Iseut, 2015 fut l’année d’Héraclès, le héros sans limites. Il travaille aujourd’hui sur un récit des Mille et Une Nuits

 

Pour L’Epopée d’Héraclès , vous avez dû coudre ensemble des textes tirés d’oeuvres diverses, parfois contradictoires : comment s’est passé cet important travail d’appropriation ? Y a-t-il eu une différence de nature avec Gilgamesh ou Tristan ?

Différence de nature, non. Certes, les sources sur Héraclès sont foisonnantes et ne se soucient ni de logique, ni de cohérence ; rappelons qu’elles s’étalent sur huit à neuf siècles. Mais même si pour Tristan, et pour Gilgamesh surtout, les sources sont moins nombreuses, mon travail n’a pas été différent sur le fond. Tous les textes anciens que j’ai eus à récrire sont pour moi des énigmes. Je les aborde avec la volonté de les déchiffrer. Ils ressemblent à des véhicules qui ont voyagé à travers les millénaires. Mais on s’attarde souvent sur le véhicule, en oubliant qu’il transporte un passager, le sens, un trésor. Le véhicule, c’est l’histoire, les péripéties, les rebondissements. C’est lui qui retient notre attention. On admire sa carrosserie, sa puissance, la nervosité de ses reprises, et on oublie le passager qui se dissimule derrière les vitres fumées des symboles. C’est lui qui détient les clés du sens, lequel, une fois déchiffré, nous révèle des vérités immuables. Il faut donc dépasser la compréhension au premier degré, et fouiller  la matière du récit, détecter les symboles, les faire parler, voir comment ils se répondent. Alors une cohérence apparaît, sous-jacente, qui défi nit un axe d’écriture autour duquel l’interprétation s’organise. L’exploration se poursuit tout au long du travail, apporte de nouveaux indices qui renforcent le sens général, le nuancent. Je peux ainsi écarter plus facilement tel ou tel événement, soit parce qu’il est redondant, soit parce qu’il n’entre pas dans ma ligne d’interprétation générale.

S’il m’a été facile de négliger les nombreux épisodes « folkloriques » qui parsèment le mythe, il m’a été parfois plus difficile d’en refuser d’autres qui avaient toute leur place dans le récit. Par exemple, au retour de l’expédition chez les Amazones, qui se termine par un massacre, je n’ai pas raconté le sauvetage d’Hésioné, la fille de Laomédon, roi de Troie. Hésioné signifie reine d’Asie. Les Amazones sont aussi des reines d’Asie, et le sauvetage de la captive pouvait fournir à Héraclès une occasion de racheter son échec et de trouver la paix. Or, après mûre réflexion, j’ai préféré terminer le chapitre sur un Héraclès désespéré par son erreur, méditant la mort d’Hippolyte qui lui révélait un obstacle contre lequel il s’était fracassé.

Pour reprendre ma distinction entre véhicule et passager, si l’on ne s’attache ici qu’au véhicule, Héraclès sort vainqueur de cette épreuve. Si l’on s’attache au sens, on comprend qu’il a, en réalité, subi un échec cuisant, même s’il rapporte le trophée. Il n’a pas été capable de transformer un lien (la ceinture) en relation avec Hippolyte qui s’offrait à lui. Héraclès a eu peur de perdre une partie de sa liberté. Il est passé en force, comme Gilgamesh. Il a tué.

Jusqu’où va votre liberté d’auteur ? Vous fixez-vous des limites dans vos choix interprétatifs ?

 Posons un principe : la liberté est une clairière cernée par une forêt de contraintes. Ceci énoncé, si je ne crois pas fixer de limites à mes choix d’interprétation, ma liberté d’auteur est bien entendu limitée, tout d’abord par mes propres capacités : mes facultés de compréhension et d’analyse, mon habileté à exprimer des phénomènes complexes avec clarté… Je suis donc le premier frein à ma liberté, mon plus coriace adversaire, même si, en familier d’Héraclès, je m’efforce de repousser mes limites… Il existe d’autres obstacles à ma liberté, extérieurs ceux-ci, sur lesquels j’ai moins de prise, et qui pèsent plus ou moins. Les lecteurs d’abord, qui sont, lorsque je pense trop à eux, un harcèlement permanent d’interrogations et de doutes. Leur âge, leur maturité, leur connaissance de la langue, leur capacité à s’intéresser à des sujets qu’ils ne plébiscitent pas d’emblée, mais auxquels je fais le pari de les intéresser… Ce sont des données insaisissables et désarmantes. J’ai été enseignant, j’ai travaillé des dizaines d’années avec des enfants et des jeunes. Je ne vais pas prétendre que je les connais, mais je sais ce que j’ai envie de leur dire.

Autre contrainte, l’éditeur, le cahier des charges défi ni pour tel ou tel projet. Pour moi, ce n’est pas un fardeau. Au contraire, c’est une libération par rapport à l’époque où je devais frapper à dix portes pour en voir une s’ouvrir devant moi. Chez Hachette en effet, Charlotte Ruffault qui m’y a accueilli, et Cécile Térouanne avec qui je travaille m’ont toujours aidé et soutenu. Aucune ne m’a poussé à la banalité, aux raccourcis simplistes, à la platitude, ou pire, à la neutralité du politiquement correct. Mais quand je dois recommencer, je recommence, ou je reporte à plus tard si le sujet est hors de ma portée.

Les livres que vous écrivez sont à chaque fois des histoires singulières. Mais ne finissent-elles pas par s’influencer, et ces différents héros par se parler ?

 Oui, ils se parlent. Sans cesse. Héraclès répond à Gilgamesh. La première phrase de L’Épopée d’Héraclès introduit d’ailleurs Gilgamesh. Ils mènent la même quête. La Colère des hérissons, une histoire complètement inventée, est la suite de 1212, La Croisade des indignés. Clémence et Louis qui luttent aujourd’hui contre les gaz de schiste sont les continuateurs d’Étienne et Émelotte qui voulaient délivrer les Lieux Saints. Même sens de la responsabilité individuelle, chez tous. Même volonté de résister aux puissants, de faire entendre leur voix.

Les personnages féminins que j’ai racontés se parlent et se répondent aussi 1. J’ai à coeur de façonner mon image de la femme, composite, hors de toute idéologie militante. Je la décris libératrice de l’homme, stimulatrice, pugnace, volontaire, déterminée, accueillante, consolatrice… Ces aspects sont des facettes de la Grande Mère qui régnait dans la plupart des sociétés anciennes, avant la prise de pouvoir brutal du patriarcat. Qu’importe la nature du récit, fiction personnelle ou mythe que je m’approprie,toute occasion m’est bonne pour dire cette réalité multiple du féminin, sans laquelle le masculin est incomplet.

Dans vos récits, on trouve de nombreuses scènes particulièrement réussies d’un point de vue théâtral. Pensez-vous que cette manière de produire des images soit particulièrement importante quand on écrit pour des jeunes ?

J’ignore si c’est important pour des jeunes, et ce n’est pas un procédé censé retenir leur attention. J’écris ainsi, parce que je vis l’écriture ainsi. À dix-neuf ans, j’ai voulu être comédien et j’ai suivi la formation de l’école du TNS de Strasbourg. J’ai quitté ensuite le théâtre pour des raisons personnelles, mais on conserve toute sa vie les apprentissages passionnés de sa jeunesse. Tout ce que j’ai acquis sur la conception d’un rôle, son intériorisation, la diction d’un texte demeure, et quand j’écris, je parle à haute voix, j’écoute le mouvement de mes textes, leurs respirations, je joue les situations. Tout vibre et tout est vivant.

Vous avez écrit des ouvrages consacrés à des héros – Gilgamesh, Héraclès – qui possèdent des caractéristiques communes : force physique exceptionnelle, dimension guerrière. En quoi cette question de l’héroïsme, très présente dans les nouveaux programmes de français au collège, vous semble essentielle ?

Le héros est un élan. Il contient l’énergie qui a ébranlé l’Abîme pour créer le monde. Il nous rappelle que cette puissance créatrice est en nous. Ses actes, ses combats nous le disent. Loin d’être des machines à fabriquer des péripéties (le véhicule), les héros sont engagés dans des travaux pratiques de vie (le passager). En cela, ils sont des porte-flambeaux de l’humanité, des éclaireurs. S’ils sont démesurés, c’est que leur parole doit porter loin. La voie du héros est une démonstration permanente d’amour pour l’homme. Gilgamesh nous apprend qu’après la nuit interminable du Défi lé des Monts-Jumeaux, le Jardin-des-arbres-à-gemmes est donné à ceux qui ont affronté l’obscurité. Il démontre l’inutilité de la violence. Héraclès également, initié au pouvoir de la patience par la Biche de Kérynia. Tous ses Travaux d’ailleurs nous offrent autant de réflexions qui nous renvoient à nous-mêmes (illusions de l’égo – Lion de Némée ; libération des mémoires du passé – L’Hydre ; création d’une pensée personnelle face au raffut des idéologies –Stymphale), comme à nos sociétés (la surproduction– Augias ; les monstruosités de l’agroalimentaire – Diomède)… Loin de tout discours d’excuse, la parole du héros est une parole de fermeté, de foi en nous, d’encouragement à nous dépasser. S’adresse-t-elle aux jeunes d’aujourd’hui ? Oui, elle est essentielle ! Est-elle pédagogique ? Fondamentalement, au sens premier de conduire les enfants !

 

1. Ève, Iseut, Antigone, Jeanne d’Arc, la prêtresse qui civilise Enkidou, Hippolyté, Omphale, les filles de 1212 et de La Colère des hérissons

 

LES OUVRAGES DE J. CASSABOIS

Le Premier Roi du monde - L’Épopée

de Gilgamesh, Le Livre de Poche

Jeunesse, 2004

Tristan et Iseut, Le Livre de Poche

Jeunesse, 2010

1212, La Croisade des indignés,

Le Livre de Poche Jeunesse, 2012

L’Épopée d’Héraclès, le héros sans

limites, Le Livre de Poche Jeunesse,

2015

La Colère des hérissons, Le Livre de

Poche Jeunesse, 2016

Les Mille et Une Nuits ou le conte de

Shéhérazade et de Shahryar, Le Livre

de Poche Jeunesse, août 2016

• http://tinyurl.com/lettre-adeline :

texte écrit dans le cadre d’une correspondance avec une lycéenne, qui s’interrogeait sur la pertinenced’un mythe antique dans le monde d’aujourd’hui

 

 

 

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